Publié par Robert Loi

Amicalement toi

J’avais retrouvé ces photos prises à l’école maternelle pour le carnaval. Toi, déguisé en Pierrot et moi formant un couple de mariés avec ma cousine. Nous les avons regardées longuement. Tu m’as dit « ton regard est doux ». Ton visage fatigué par cette maladie qui t’emportait doucement, s’est tourné vers moi, tu m’as regardé dans les yeux en ajoutant, « et il l’est encore ». Tu étais gêné quand  tu l’as dit, je l’étais encore plus. Trente-quatre ans d’amitié, nous n’en avions pas quarante. Pour la première fois j’ai baissé les yeux devant toi.

 

Même après avoir tant partagé depuis la petite enfance de ce bien précieux qu’est le temps, des vraies joies de la vie, jusqu'aux traversées incertaines des ruelles sombres de notre jeunesse, nous avions encore de la gêne de ce que nous éprouvions pour l’autre. Cette pudeur de l’intime qui n’est propre qu’aux hommes, loin des amitiés «viriles» de cinéma aussi caricaturales que convenues.

 

Les soirs d’été, après les repas d’amis, nous laissions les autres disséquer les défauts des absents. Tu n’avais pas de diplôme de sociologie. Mais tes regards en disaient bien plus long : tu n’aimais pas ceux qui se grandissent sur les faiblesses  des autres. Moi non plus.

 

Alors nous les laissions dans leur litanie et nous refaisions le monde, le nôtre. Avec de moins en moins de mots, de plus en plus de regards, de tes regards, Philippe, si parlants.  Et aussi les non-dits, les silences et paroles rentrées, auxquels nous savions donner un sens. Tu allais m’en priver bientôt, j’ai voulu en profiter jusqu’au bout.

 

La première alerte sérieuse ce 1er mai 2004 au matin, le téléphone qui sonne. Ta femme est inquiète, il faut t'hospitaliser rapidement. Elle me rappelle un peu plus tard  : «ça va beaucoup mieux, ce n’était pas trop grave, il peut te parler si tu veux»

 

Ca avait l'air sérieux, ta voix était faible.

 

J’avais un rendez-vous galant l’après-midi et je voulais l’annuler pour venir te voir. Tu m’as répondu «Non ne l’annule pas, ça va aller, tu viendras ce soir» puis en riant «et si c’était elle» Tu me voyais toujours aller d’une rencontre à une autre, sans jamais me fixer un peu, tu n'aimais pas que je rate ces rendez-vous. Et si c’était elle, cette fois.

 

Ça ne le fut pas, Philippe, ça aurait pu, mais ça ne le fut pas.

 

Le soir, je suis allé voir le médecin dont l’optimisme était trop mesuré pour être sincère. Je suis venu dans ta chambre et je t’ai envahi de mots un long moment, atténuant la gravité du mal. Porter tes espérances, surtout les miennes, au-delà des quelques années que la science hésitait à t'accorder.

 

Je suis rentré chez moi, un peu honteux de t’avoir menti, tu avais une telle confiance en moi, j’étais ton modeste puits de science, «mon petit Robert» comme tu m’appelais pour demander la définition d’un mot que tu ne connaissais pas. Je faisais de mon mieux, je n’aimais pas te décevoir.

 

Mes mensonges avaient un peu éclairé ton regard, ça m’avait rassuré.  Je me suis endormi en pensant à toi.

 

Sorti très fatigué de cette première alerte, tu es rentré chez toi. Pendant les repas qui ont suivi les soirs d’été, chacun faisait comme si de rien n’était pendant que je cherchais tes regards. Tes yeux étaient souvent baissés. Tu étais las, Philippe, la vie te quittait doucement mais tu souriais encore, jusqu'au bout.

 

Mi-octobre. Deuxième alerte, un autre médecin, au pessimisme affiché celui-là : tu ne passerais pas la nuit

 

Quelques minutes par personne pour te visiter en réanimation. Tu étais inconscient pendant les miennes. Alors je me suis posté derrière la vitre et j’ai attendu. Je voulais ton regard, une dernière fois. Longtemps après, tu as ouvert les yeux et regardé dans les miens, avant de t’assoupir à nouveau. Tout ce que j’ai lu dans ce regard, je ne peux pas l’écrire ici, ça n’appartient qu’à nous. Quand bien même, je ne trouverais pas les mots. J'ai compris que tu savais. Je n’oublierai jamais.

 

Le lendemain matin, cliniquement mort.

 

La responsable du service, une femme très douce, énonça d’une voix posée. «Il est sous respiration artificielle, nous l’arrêterons quand tout le monde lui aura dit au revoir, après ce sera fini…». Elle a ajouté en me regardant «prenez votre temps»

 

Je ne sais pas si elle avait compris que j’avais beaucoup à te dire. Quand ce fut mon tour, je t’ai trouvé là. J’ai appuyé ma tête sur ton ventre, et je me suis laissé bercer par la force du respirateur artificiel qui remplissait et vidait ton thorax. Tout contre toi.  Pour la première fois, un vrai contact avec ta peau.

 

Je pensais à tout ce nous avions partagé, sans vraiment y arriver, comme si je voulais poser ces souvenirs pour plus tard, sachant qu’ils seraient bien rangés dans les tiroirs de mon âme, que je pourrais les ouvrir quand je le voudrais, qu’il ne fallait pas maintenant. Puisque tu étais encore avec moi.

 

Puis, je me suis rappelé cette dispute, la seule véritable que nous ayons eue en trente-quatre ans. Pour une broutille, un malentendu un peu bête, nous nous étions disputés violemment, restant deux semaines sans nous parler. Personne n’avait rien dit. Tous savaient que cela ne durerait pas.

 

Un matin nous nous étions croisés, nous tendant la main l'un vers l'autre. Comme si nous avions décidé au même moment que ça avait assez duré. Notre amitié n'en fut pas altérée. Au contraire.

 

Mais là, accompagnant tes derniers instants, des larmes ont jailli pour rouler sur ton ventre, je te demandais pardon, pardon pour cette dispute, pour ces mots de trop que nous avions échangés.

 

J’aurais aimé le faire avant, j’espère que tu m’as entendu.

 

Trois ans ont passé depuis…et je n’arrive toujours pas à finir cette chanson que j'avais commencée en souvenir de toi. J’ai trouvé les accords, j’ai trouvé l’air du chant…mais les mots se sont arrêtés. Je ne la finirai jamais. Partition inachevée, sans refrain. Bravant la mort.

 

Il reste les souvenirs, bien rangés dans les tiroirs. J'en ouvre quelques uns les soirs de gris, ça me fait du bien. Peut-être du mal, je ne sais plus. Mais je ne peux m'empêcher.

     


                                 
                          

Dans la fraîcheur d’un soir

Au gré de mes errances

J’arpente sans le vouloir

Les rues de notre enfance

 

Sur les murs animés

Quelques fantômes qui dansent

Nos rires, nos secrets

Dans le vent qui se balancent

 

Dans ce jardin d’enfants

Nous refaisions le monde

En regardant passer

Les belles, brunes ou blondes

 

Dans ce jardin d’enfants

Je sens planer ton ombre

Malgré le poids des ans

Les rides, brunes ou blondes…

 

Pour Philippe

   
Robert Loï © 2007 - Tous droits réservés

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