Publié par Robert Loï

Le retour du boulanger

Votre Alsace natale, belle comme une carte postale, mais souvent un peu grise, vous donna un jour des envies de Sud.

 

Vos rêves de jeunesse, vos désirs de soleil et sans doute un peu vos racines grecques, vous poussèrent jusque dans un petit village du Var. Petit, mais plein de soleil, riche et fier de ses seize fontaines qui ne s’arrêtaient presque jamais, du moins, jamais longtemps, même lors des grandes sécheresses. C'était dans les années quarante, peut-être juste après la guerre.

 

Toi, tu étais boulanger. Pendant des années, tu as pétri sans relâche en gardant jalousement le secret de tes brioches. Elles avaient l'odeur et le goût du bon beurre, pas encore pasteurisé ni enfermé dans l’aluminium, juste sorti des barattes des paysans alentours et livré dans du papier blanc. La nuit, tu pensais toujours à fabriquer un peu plus de fougasses. Tu savais que les chasseurs de l'aube aimaient les glisser dans leur carnier avant de les dévorer au petit matin. Tu les cuisais sur les grandes plaques noires. Il en reste encore des effluves, de thym, de romarin, d’olive. Odeurs envahissantes des collines, douces réminiscences de l’enfance.

 

Toi, tu étais boulangère. Tu ne pétrissais pas mais tu te levais tôt le matin, juste le temps de voir le boulanger s’endormir. Après ta toilette, tu passais une blouse, souvent fleurie. Puis tu allais servir le pain et toute la «boulange» de la nuit. Tu comptais et recomptais ta caisse minutieusement. Elle devait être «juste» à la fin de la journée.

 

Les années passèrent ainsi.

 

Dans ma jeunesse mes parents achetèrent une maison juste en face de votre boulangerie, où nous passions chaque été. Une vieille maison en pierre aux murs épais, comme celles de l’Ardèche, qui gardait beaucoup de fraîcheur. Mais nous les gosses, y restions rarement, préférant passer nos journées à courir, jouer ou faire du vélo sous un soleil de feu. Toi la boulangère, un peu inquiète de nous voir nous activer dans cette fournaise avec l'ardeur et l'inconscience de notre jeunesse, tu nous appelais pour nous offrir des glaces.

 

Nous avions grandi, la maison fut vendue. Nous n'eûmes plus de vos nouvelles pour longtemps.

 

Je vous ai retrouvés un jour de mai deux mille six, au cours d’une ballade dans ce village de mon enfance, vingt-cinq ans plus tard. Et vous m’avez appris :

 

A l’âge de la retraite, l'envie vous a pris de repartir en Alsace, y couler vos vieux jours. Ce n’était pas la terre de vos ancêtres, mais c'est là-bas que vous étiez nés.

 

Vous avez vendu la «boutique». Dernier commerce de la rue principale du village, la rue de la République qui ne comptait pas cent mètres de long mais finissait elle aussi par une fontaine. Et vous êtes retournés vivre sous la belle grisaille de votre enfance. Elle ne fut pas responsable du mal qui frappa le boulanger, mais rendit sa convalescence bien triste : plusieurs attaques l’avaient affaibli et ses mains, si sûres autrefois, ne cessaient de trembler.

 

La douceur du soleil et des fontaines commençait de vous manquer. Retourner dans le Var, à un âge où vous pensiez être fixés jusqu'au bout ne paraissait pas très raisonnable. La nostalgie eut vite raison de vos hésitations. Vous avez refait les valises, les longs préparatifs méticuleux et vous êtes redescendus.

 

La boulangerie que vous aviez vendue était devenue une maison de village. Alors, vous avez acheté la maison voisine. C’était bien là, dans cette rue, que vous deviez finir vos jours. Parce que vous y aviez vécu vos plus belles années.

 

Comme elle a dû vous manquer, là-bas en Alsace, cette Rue de la République ! Et les après-midi de soleil devant votre maison, à écouter les fontaines.

Pour Madame et Monsieur S.

 

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The Baker’s Return (traduction anglaise de Martin Pachy)

Your native Alsace, picture postcard perfect but all-too-often overcast, had one day given you the urge to go south.


The dreams of your youth, a longing for some sun, and no doubt your greek origins, led you to a small village in the Var. Small, but bathed in sunlight, rich and proud of its sixteen fountains that almost never stopped flowing. At least not for long, even in the most severe droughts. It was in the forties, just after the war perhaps.


You were a baker. For years, you had kneaded dough day-in, day-out. The secret of your brioches jealously guarded. They had the smell and taste of real butter. Before it was ever pasteurized or packaged in foil. Delivered straight from the local peasant’s churn in a plain paper wrapper. At night, you always remembered to make a few extra fougasses. You knew the dawn hunters liked to slip them into their gamebag for a sunrise treat. You baked them on the huge black baking trays. Their smell, thyme, rosemary, olive, lingers still. Overwhelming aromas of the hillsides. Sweet memories of childhood.


You were a baker’s wife. You didn’t knead the dough but you’d wake early each morning, just in time to see the baker fall asleep. After washing, you’d slip on a smock. Usually a flowered one. Then you’d go out to serve the bread and whatever else had been baked that night. You’d count and re-count the takings meticulously. The books had to be “right” at the end of each day.

And so the years went by.


When I was young, my parents bought a house right opposite your bakery, where we’d spend the summer each year. An old, stone house with thick walls, like the ones in the Ardèche, which kept the place cool. But we kids were rarely indoors. We’d much rather spend our time running around, playing or riding our bikes under the sweltering sun. You, the baker’s wife, a little concerned about our racing around in that oven, you’d call us over and give us ice-creams.


We grew older, the house was sold. Time went by and we no longer had any news from you.
I came across you again one day in May two thousand and six, while wandering through this same village where I grew up, twenty-five years later. You told me:


When you retired, you felt the urge to go back to Alsace to while away your remaining years. It wasn’t the land of your forebears, but it was there that you’d been born.
You’d sold “the shop”. Last shop on the village’s main street, the rue de la République, barely a hundred metres in length but which led to yet another fountain. And you’d gone back to live under the beautiful grey skies of your childhood. They weren’t the cause of the illness that had struck the baker, but they added a gloom to his convalescence: several attacks had weakened him. And his hands, once so strong, trembled continually.


You began to miss the warming sun and soothing fountains. Going back to the Var at an age when you thought you’d never move again didn’t seem very reasonable. Nostalgia soon overcame hesitation though. You packed your bags, painstakingly made all the arrangements, and moved back down.


The bakery you’d sold was now a house. So you bought the house next door. It was definitely there, in that street, that you were destined to spend your last days. Because that’s where you’d lived the best years of your life.


How you must have missed the rue de la République back there in Alsace! And the sun-filled afternoons sitting in front of your house, listening to the fountains.

 

Texte et photographie :  ©2007/2019 - Tous droits réservés

 

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