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En photographie, on appelle cela un découpage non-homothétique ou un format libre. En amputant une partie en bas à droite et une autre en haut à gauche, je brise les angles droits. Cette double amputation est paradoxalement générative : elle crée une figure irrégulière à huit côtés.
Je l'ai fait pour des raisons esthétiques, car ces zones me semblaient inadéquates dans la composition. Mais peut-on vraiment parler de retouche ou de recadrage ? Je n'en suis pas certain. Prendre une photo est déjà, en soi, un acte de recadrage. C'est le format de l'appareil qui détermine arbitrairement le champ visuel capturé. Je n'ai jamais compris les photographes qui se targuent de présenter une image non recadrée, oubliant que le cadrage est à la source même de l'acte photographique.
Pourquoi un souvenir, une vision, ou ce que l'on essaie d'en capturer devrait-il forcément tenir dans un rectangle ou un carré ? Ce n'est qu'une norme devenue si consensuelle qu'on la croit naturelle. D'ailleurs, avant même l'invention du cinéma et de la photographie, les toiles des peintres étaient déjà assujetties à l'angle droit. Pourtant, notre champ de vision n'est pas fermé par des angles droits ! Quant aux cadres ronds ou ovales que l'on trouve parfois, ils ne sont que des masques appliqués après coup sur une image plane et conservent une régularité rassurante.
Une image à huit côtés est forcément dérangeante pour le cerveau. Elle ne lui permet pas de se conformer aux acquis d'une culture visuelle. On ne sait plus où situer le centre. Ce genre de figure suscite mécaniquement le rejet parce qu'elle refuse de se plier à nos codes de perception. Elle bouscule notre conception de l'esthétique qui, quoi qu'on en dise, reste profondément subjective et dépendante de la manière dont nous avons construit notre confort visuel.
Refuser le cadre imposé est une négation de la géométrie consensuelle de la représentation. Si la mémoire est partielle et parcellaire, pourquoi sa représentation ne le serait-elle pas ?
C’est un sujet passionnant pour qui étudie la sémantique de l’image (votre serviteur, en l’occurrence) et qui mérite d'être exploré.
Texte et photographie : ©Robert Loï – Tous droits réservés
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